Billet : la méthode Macron …

Depuis mai 2017, le Président de la République a lancé le grand chantier de la réforme de la France, visant à adapter notre pays au capitalisme d’aujourd’hui. Cet objectif n’est pas nouveau. Cependant, l’ampleur et la multitude des réformes lancées ne sont pas habituelles. De même, la méthode Macron demande une analyse particulière.

Réformer la France

Le Président de la République a décidé de reformer la France et cela très rapidement.

Il poursuit les politiques antérieures en leur faisant franchir un seuil important. Il adapte notre pays aux besoins actuels du capital, alors que la France vivait encore pour de nombreux aspects comme au milieu du XXème siècle.

Le capital, aujourd’hui financiarisé et mondialisé est en crise systémique. La question environnementale est devenue centrale. La révolution informationnelle  imprègne pleinement notre vie quotidienne.

Dans sa rhétorique, il prend aussi en compte, à sa façon, la fracture territoriale. Il ne remet pas en cause la réforme territoriale antérieure mais entend l’approfondir sur certains aspects. Cela renforce le rôle de certains territoires (métropoles, les intercommunalités) comme élément d’attractivité et de compétitivité. Dans son discours devant le Congrès le 3 juillet 2017, il propose notamment « de trouver ensemble les moyens d’adapter nos politiques aux réalités locales, et de donner davantage de latitude aux collectivités territoriales»

Il propose aussi des pactes girondins avec les territoires. Ces pactes sont bien sûr libéraux transformant notamment l’égalité des territoires en égalité des chances et la cohésion des territoires. Ainsi selon, ce concept, chaque citoyen doit pouvoir réussir, peu importe ses origines géographiques et sociales, et chaque territoire doit pouvoir se développer en tenant compte de ses spécificités et de ses potentialités. Il vise donc à encourager les initiatives locales pour que le développement des territoires parte du terrain et non plus du sommet, cela justifie donc le retrait de l’Etat.  Ainsi il propose de moderniser l’État en le faisant évoluer pour le rendre plus souple (cf. Action publique 2022) et de donner plus de libertés aux collectivités territoriales. Dans cette vision, l’Etat devient stratège, animateur, garant définissant les grandes orientations, accompagnant financièrement les territoires (cf. Grand plan d’investissement), créant l’Agence nationale de la cohésion des territoires… Les Présidents de région dans une tribune se disent « prêts à nouer un pacte girondin avec l’État autour des réformes indispensables pour notre pays. » (Le Monde 27 septembre 2017)

A noter, que la crise catalane pose clairement la question des Etats Nations dont l’émergence date de la fin XIXème parallèlement au développement du capitalisme industriel et de l’Europe des régions… Nous pourrions aussi citer les référendums de la Lombardie et de la Vénétie en Italie.

La montée du populisme dans de nombreux pays européens ; le clivage entre les « nationalistes »  et les partisans d’un « monde ouvert » ne sont  pas sans interroger notre « modèle » français et  européen. Le Président de la République entend aussi réformer l’Union européenne.

Face aux évolutions majeures, sociales et sociétales, et au capitalisme d’aujourd’hui, il n’apparait pas clairement d’alternatives politiques crédibles, laissant le champ libre à la « contre révolution ».

Le syndicalisme au mieux s’oppose à celle-ci ou l’accompagne, mais il n’apparait pas, pour les salariés, comme porteur d’alternatives positives capables de modifier le cours des choses.

Ceci est d’autant plus vrai que la méthode employée par le Président de la République complique la donne.

Il semble, en effet, apparaitre comme « moderne » prenant en compte les défis réels de notre société, tout en apportant des réponses pouvant paraitre naturelles, de bon sens qui, en fait, adapte notre pays au besoin du capitalisme d’aujourd’hui.

Ce qui est un peu nouveau aussi, c’est cette attaque tout azimut, avec des politiques décidés à aller jusqu’au bout, comme du temps de Reagan et Thatcher. De plus il se donne les moyens financiers de faire ces réformes (cf. par exemple la réforme de l’Etat et le « grand plan d’investissement »).

Sans être exhaustif, nous pouvons citer le triptyque (réforme du droit du travail – formation professionnelle – assurance chômage), la fiscalité, les multiples états généraux, assises, conférences nationales, etc. (comptes de la Nation, territoires, alimentation, fonction publique, action publique, mobilité, outre-mer, Europe, santé, justice, énergie, économie circulaire, entreprises …).

La méthode Macron

Au-delà de fond de ces réformes, nous ne pouvons pas négliger la méthode Macron.

Dans toutes ces réformes, le Président de la République fixe les grandes orientations politiques, les objectifs, le cadrage général. Il propose une sorte de concertation via états généraux, assises, conférences nationales construits sur le même modèle, même s’il y a quelques variantes selon les sujets. La base est : un comité de pilotage ou stratégique faisant une bonne place à des patrons du privé, une concertation des structures concernées et une du public en ligne via une plateforme, des ateliers- chantiers nationaux ou/et locaux, un projet de loi ou de textes « officiels ».

De ce schéma, nous pouvons noter que les consultations ne servent qu’à la marge pour faire des propositions d’adaptation, de mise en œuvre des orientations décidées par le Président de la République. Il s’adresse directement au citoyen via les plateformes numériques, parfois aussi directement aux salariés par exemple dans le cas d’Action publique 2022, donnant un semblant de légitimité aux réformes, puisque «validées » par les citoyens. Il contourne les corps intermédiaires, jugés sans doute archaïques dans le « nouveau » monde. Ceci soulève bien évidemment la question de la démocratie.

Cette méthode relève clairement du type d’exercice du pouvoir voulu par le Président de la République, présidentialisme absolu où il s’occupe de tout.

L’analyser du think tank L’Hétairie

L’analyse faite par le think tank L’Hétairie est intéressant.

Le Président a une pleine liberté d’action avec une Assemblée nationale aux ordres et un travail gouvernemental réorganisé (cf. décret du 18 mai 2017 et circulaire du 24 mai 2017). Les cabinets ministériels ont été réduits et doivent « être centrés sur les fonctions politiques et veiller à l‘explication de l’action et de la communication relative à celle-ci. D’autre part, les directeurs d’administrations centrale ont la charge de mener à bien les politiques publiques dans le cadre de l’action gouvernementale ». Dans son discours au Congrès le 3 juillet 2017, le Président de la République dit : « Il s’agit de rendre aux directeurs d’administration, disposant alors de la pleine confiance du Gouvernement, la connaissance directe de la politique qu’ils auront à mettre en œuvre et de partager ainsi, au sein du Gouvernement et de toute l’administration, cette responsabilité partagée dont le peuple nous a fixé le cap ». Cela joue sur la perte de confiance vis-à-vis du « personnel politique », réduisant le rôle politique des cabinets, donc des ministres,  et renforçant la haute fonction publique. L’Hétairie dans son analyse traduit cela par cette doctrine promeut résolument le transfert du pouvoir au profit de la haute fonction publique. Il ‘agit pour lui d’un saint simonisme tronqué : « En effet, de cette doctrine politique forgée au début du XIXe siècle par le comte de Saint-Simon (lequel prônait le gouvernement du pays par ses élites les plus compétentes), Emmanuel Macron ne retient que l’élitisme aristocratique. A l’inverse du saint-simonisme originel, il instaure un exercice du pouvoir sans responsabilité politique tandis qu’il oublie à la fois la nécessaire variété de ces élites (scientifiques, littéraires, artistiques, industrielles…) et leur indispensable renouvellement. »

Le mode de gouvernement par ordonnance accentue cette dérive avec une réduction du rôle du Parlement et un renforcement de la technostructure qui de fait rédige les ordonnances selon les désidératas du Président de la République. Et comme en plus, le Président de la République reçoit  lui-même les candidats aux postes de directeur d’administration centrale avant leur nomination en conseil des ministres quel que soit le secteur de l’activité gouvernementale, ceux-ci lui sont de fait redevables directement, fragilisant au passage les ministres vis-à-vis des directeurs de leur administration. Pour compléter cette organisation, le Président a un cabinet renforcé et dix conseillers sont communs aux cabinets du Président et du Premier ministre, renforçant l’intervention du premier dans les affaires courantes. L’Hétairie parle de  « présidentialisme technocratique ».

L’analyse d’Alexandre Viala

Dans le même ordre d’idée, le professeur de droit Alexandre Viala (Le Monde 18 octobre 2017) estime que «  Ni de droite ni de gauche, le libéralisme qu’incarne Emmanuel Macron est le nom d’une forme de gouvernement qui se présente comme un défi à la démocratie : dans la doctrine politique anglo-saxonne, on l’appelle « épistocratie ».

Le terme « épistocratie » est un néologisme très peu usité. Il désigne un mode de gouvernement au sein duquel le pouvoir serait confié aux savants. L’idée n’est pourtant pas totalement neuve. Platon en rêvait en écrivant La République et en estimant souhaitable de confier le pouvoir aux philosophes.

Cette idée a connu une forme d’illustration dans la Chine confucéenne à travers le système du mandarinat. Et, d’une certaine manière, on en trouve un peu l’esprit dans la position hégémonique qu’occupent, au cœur des démocraties occidentales et au service du « Prince », les hauts fonctionnaires issus des grandes écoles. »

Il fait aussi référence à Saint Simon « qui érigea l’épistocratie en idéal de gouvernement avec le secret espoir de confier le pouvoir aux plus compétents, parmi lesquels il faisait figurer les scientifiques et les industriels. »

Nous retrouvons cela dans la composition de l’Assemblée nationale, composée d’un nombre significatif de cadres du secteur privé et au niveau du gouvernement.

Cela s’appuie notamment sur la défiance vis-à-vis des politiques, sur les interrogations concernant la démocratie certains allant même jusqu’à  se demander « si le peuple est suffisamment éclairé pour pouvoir décider rationnellement. »

D’après A Viala,  cette logique épistocratique s’appuie sur une rationalité libérale « qui se pare d’une prétendue objectivité scientifique dans le but non avoué d’imposer l’évidence d’une seule vision du monde face à laquelle les oppositions, désormais morcelées, se trouvent reléguées dans le camp de ceux qui ont tort – et n’ont dès lors d’autre perspective, pour exister, que de se radicaliser. », pour conclure que « Tout se passe comme si le pouvoir était capable d’adopter les « bonnes décisions », cautionnées par la Raison. »

Enfin, il analyse « le discours macronien consistant à substituer au clivage gauche-droite la frontière entre l’ancien et le nouveau monde relègue dans le temps une opposition qui n’occupe désormais plus l’espace. Celle-ci n’est plus à droite ni à gauche. Elle est d’hier, et le nouveau pouvoir fait tout pour se présenter, à l’image du progrès scientifique, comme tourné vers le futur. »

Il est intéressant de noter que le sondage IFOP JDD du 30 octobre 2017 valide en fait l’analyse du Président de la République. Ainsi 85 % des personnes interrogées, et quelle que soit leur proximité politique (varie de 97 % proximité LRM à 77 %  proximité FN), estiment qu’« un gouvernement devrait être avant tout composé d’experts reconnus dans leur domaine même s’ils sont peu connus des Français », contre 15 % restants pensent qu’« un gouvernement devrait être avant tout composé de personnalités avec une grande expérience politique ».

En conclusion …

Dans la logique de cette démarche, nous constatons que les partis politiques « traditionnels » sont en phase d’implosion voire de disparition, laissant émerger des formes de populisme, de repli identitaire, de radicalisation. Les organisations syndicales ne sont pas en dehors de la société et courent de toute évidence un risque similaire.

Il apparait donc, en prenant en particulier en compte le concept d’hégémonie culturelle, indispensable de déconstruire le discours du Président de la République, de mener la bataille idéologique, de construire une alternative crédible sur les différents sujets, de porter partout où c’est possible les revendications des salariés.

Cette analyse, qui peut bien évidemment être discutée, montre que les évolutions voulues par le Président de la République concernent aussi bien la façon de gouverner que de mener les réformes. Cela interroge bien sur les réformes elles-mêmes mais aussi fortement la démocratie, la place des corps intermédiaires, le rôle des citoyens.

Comment faire abstraction de ces évolutions dans notre travail et nos façons de mener les luttes ?

Didier Lassauzay

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